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Récits

La Verte

Et puis il y a le Nant Blanc «  a buttress in the middle of no-where », énorme face sortant des ténèbres de la marmite du glacier du « Nant Blanc » flanquée à droite par les Drus. Cette année, elle filait blanche, toute droite vers le ciel.

La forme, l’envie, tout y était. Il me restait une semaine avant l’organisation du cours « d’entraîneur BLOSO » dont j’avais calqué scrupuleusement le programme sur celui de « guide de haute montage » de L’ENSA, bien que tous les candidats n’aient pas le niveau adéquat. Soit.

Et puis il y avait Franky Boeye qui lorgnait la Verte. Il avait déjà fait la face Nord du Col de La Verte en hiver avec Bernard Gysen, mais il lui manquait le sommet. Alors nous avons fait nos sacs pour se faire plaisir.

Tard l’après-midi nous sortons du téléphérique des Grands Montets. La neige est molle, mouillé, lourde. En tapant des pieds, des grandes plaques se détachent et partent en avalanche. Étions-nous inconscient, trop confiants ? Méfiants quand même, nous rejoignons l’arête de la Petite Verte. Un léger brouillard nous cache la face. Nous peinons à trouver une cheminée de descente pour rejoindre le glacier alors que le copieux « pique-nique » dans le sac devrait nous donner des ailes. La nuit commence à tomber quand nous installons nos rappels. Plus de deux cents mètres de descente. Tout y est dégoulinant, l’eau pénètre partout. Nos chaussures font floutch-floutch et je ne parle pas de la plateforme où il faut installer le bivouac. Sortir notre matériel ici équivaut à de gros ennuis si on doit passer la nuit sur la montagne. Nous décidons d’attendre stoïquement grignotant quelques biscuits. Mais avec le froid, notre patience est vite épuisée. Allons sur le glacier… louvoyant…, ne voyant que dalle…, des crevasses qui s’ouvrent partout…, qu’on passe à plat ventre, sur le dos, à la nage, qu’on explore involontairement, qu’on remonte au prussik… La gloire… et toujours cette neige grasse, mouillée… Il ne gèlera donc jamais dans ce pays de merde… ?! Mais il y a aussi des gros rires quand on sort de ces souricières, secouant nos vestes en crachant la neige. Nous arrivons quand même à la rimaye. Le jour se lève tout doucement. Je fais une première tentative et me retrouve cinq mètres plus bas. Il y a comme on dit quelque part « un stuut ». Avec la chaleur, la belle croûte de neige qui devait nous fournir un escalier jusqu’au sommet est tout simplement partie en coulées et avalanches… Elle forme maintenant au-dessus de la rimaye un mur surplombant haut d’une bonne dizaine de mètres, d’une consistance plus que douteuse, mais amortissant bien les chutes. Comme on est là pour notre plaisir, les tentatives et les chutes se succèdent. Franky arrive à passer… C’est du gâteau, mais avec beaucoup trop de crème-fraiche… !

A défaut de la belle croûte de neige, les longueurs sur les pointes avant de nos crampons se suivent dans une glace bleue faisant exploser les mollets. Une longueur diabolique m’amène aux rochers que j’essaye d’aborder le plusLa Verte haut possible. La glace y est presque verticale, extrêmement dure. Les broches n’entrent pas. Pour la première fois, je suis inquiet. L’eau coule sur les rochers couverts d’une fine couche de glace. Battre en retraite ? Franky me rejoint et essaye de tailler et d’installer un relais quelques mètres plus bas. Il me laisse son sac et part dans une longueur qui est de loin la plus délicate de ma carrière. Quinze mètres plus haut, dans un équilibre plus que précaire, il arrive à mettre un clou qui rentre à peine de quelques centimètres : protection illusoire… Toujours crampons aux pieds, prenant appui sur cette fine couche de glace, il avance doucement… Il arrive à bout de corde… Il faut libérer le relais… Tant pis… Dans la glace s’épaississant, il arrive à enfoncer une broche. Immédiatement, je reçois le sec tant espéré. Comme d’habitude, je passe en force, faisant éclater cette couche de glace qui part avec un bruit de carillon… Le rocher en dessous est impraticable… Il ne me reste que la corde pour le rejoindre… Sacré Franky ! La route vers le sommet ne peut plus poser d’obstacles majeurs… Maintenant nous avons tout le temps. De toute façon, avec la chaleur et le soleil de plomb, la descente est impossible. Nous en profitons pour attaquer le fameux casse-croûte. J’étais passé chez le coiffeur…, grosse erreur : mes oreilles et mon pif ne sont que d’énormes cloques ! Je confectionne un mouchoir autour de mon casque et un bout de carton jaune comme protection de mon nez. Selon l’angle de vue, j’ai l’air soit de Laurence d’Arabie soit du vilain petit canard. Nous finissons quand même par rejoindre le sommet. La vue sur la vallée de Chamonix est superbe, mais une énorme corniche nous cache partiellement le glacier d’Argentière. Il est trop tôt pour descendre et il y a toujours ce soleil qui tape. Pour le reste, personne, pas la moindre trace. Sommes-nous les premiers de la saison ? Finalement, nous nous décidons. Il faut rejoindre le col et le couloir Whymper. Peut-être pourrions-nous déjà descendre un peu par les rochers ? Franky s’engage sur la corniche. Maintenant, il est à bout de corde. C’est à mon tour. Un bruit strident, comme le sifflement d’un serpent qui passe entre mes jambes, rejoint Franky à sa gauche juste au moment où il se retourne… La corniche !!! J’arrive à garder mon équilibre… Je vois Franky prêt à sauter…, j’espère du bon coté… Il faut quelques secondes, beaucoup de secondes avant que le bruit infernal de l’avalanche monte jusqu’à nous, reflété par les contreforts du Chardonnet où elle butte contre la moraine. Elle a coupé la trace du refuge d’Argentières sur plusieurs centaines de mètres. En bas, il doit y avoir de la casse…, beaucoup de casse : il y avait des cordées devant, derrière. Beaucoup de peur, des cordées qui font demi-tour… Nous suivons l’hélico qui monte au refuge…


Finalement, c’était une belle journée, une journée pleine de miracles… Oui mais nous, nous sommes toujours sur la Verte, là où il ne gèle pas, là où il fait trop chaud, pris au piège ! Nous finissons nos dernières réserves, faisons du thé… Puis il faut bien y aller si on ne veut pas geler sur place – façon de parler - trempés comme nous le sommes. Je descends à bout de corde tirant une tranchée dans le couloir Whymper, fouillant dans la neige espérant trouver un clou ou une hypothétique cordelette de rappel, faisant bien attention de faire des marches pour Franky. Quand mes talons heurtent le rocher, c’est chaque fois la glissade. Quand je fais une plateforme pour faire relais, j’ai l’impression que tout va se débiner d’un moment à l’autre. Franky descend avec des précautions de sioux… ; sacré montagnard ! A l’époque, il valait mieux ne pas savoir le nombre de personnes, que j’ai connues et que je peux malheureusement compter aujourd’hui, qui se sont tuées dans ce couloir. C’est clairement un des endroits le plus dangereux que je connais. La nuit tombe alors que nous devons traverser pour sortir du couloir et en rejoindre un autre, passage clef de la descente. Il ne nous reste qu’à attendre debout sur une de ces plateformes fuyantes. Heureusement, la neige durcie diminue le danger, mais le vent se lève. La poudreuse tourbillonne autour de nous empêchant une vue d’ensemble, nous frigorifiant sur place. Finalement, le jour se lève, la descente continue à un rythme de plus en plus soutenu. Nos pas portent maintenant sur la neige. La chaleur de l’effort nous réchauffe et nous sentons qu’après deux nuits blanches, la fin de la course est proche.

Il y a des courses qui sont restées dans ma mémoire parce qu’elles étaient belles, difficiles, aventureuse, à la limite de mes possibilités, parce qu’il y a eu de incidents. La « face Nord de la Verte par le Nant Blanc » y est restée parce qu’elle était pleine d’émotions… J’y étais avec un Franky en pleine forme… Parce qu’on en a vu de toutes les couleurs, des « VERTES » et des « PAS » murs.


PS et morale de l’histoire:

Quand les voies dans la face Nord ou les grands couloirs de la Verte sont en condition, la descente par le Whymper reste souvent problématique… et sans traces à la montée, trop tard dans la journée, sans connaissance parfaite du terrain ou dans le mauvais temps, cette descente devient un fameux traquenard et probablement le problème majeur de la course.